LA PSYCHOLOGIE CORPORELLE BIODYNAMIQUE : UNE RÉUNIFICATION DU CORPS ET DE L’ESPRIT

Ne pas laisser le corps à la porte.

 

          Trop longtemps oublié, rejeté ou mis de côté, le corps a pourtant une importance capitale, d’autant plus lorsque nous décidons d’engager un travail en psychothérapie. Nombre de psychothérapeutes pratiquent en dissociant corps/psyché chez leur patient et se concentrent uniquement sur le mental. N’est-ce pas un comportement « schizophrène » que celui qui consiste à diviser l’être humain ? Aujourd’hui, comme toutes les traditions l’ont toujours affirmé, il n’est plus à prouver que l’un et l’autre sont inter-reliés et fonctionnent de concert, ce que l’on finit par reconnaître lorsqu’il est définitivement impossible d’expliquer et soigner par exemple, des douleurs qui sont enfin qualifiées de psycho-somatisations par le domaine médical.

           Freud et la psychanalyse ont pourtant eu l’intuition que le corps jouait un rôle non négligeable. Dans ses premières cures, – bien que cela fut par la suite oublié – Freud lui-même explique l’importance qu’il donne au corps, lorsqu’il pétrit les jambes de ses patients, masse leur estomac douloureux ou encore presse leur crâne entre ses mains pour aider à la remémoration de souvenirs.

« Je soignais une jeune fille, dit-il, affectée, depuis six ans, d’une toux nerveuse insupportable (…). Toutes les thérapeutiques s’étaient montrées inefficaces. Je cherchais donc à me servir de l’analyse psychique pour supprimer ce symptôme. La jeune personne ne sait qu’une chose, c’est que cette toux nerveuse a débuté à l’époque où, âgée de 14 ans, elle se trouvait en pension chez une de ses tantes. (…) Sous la pression de ma main, elle pense tout d’abord à un grand chien, puis reconnaît cette image mnémonique. Il s’agit de l’un des chiens de sa tante qui s’était attaché à elle, la suivait partout, et ainsi de suite. Ah oui ! Maintenant, elle se le rappelle sans que j’aie à intervenir, ce chien mourut, les enfants l’enterrèrent en grande pompe et c’est en revenant de cet enterrement qu’elle eut sa première quinte. J’en demande la raison mais suis obligé de renouveler ma pression de la main sur son front ; une pensée surgit alors : « Me voilà toute seule au monde maintenant. Personne ici ne m’aime, cet animal était mon seul ami et je l’ai perdu ». (Freud S., Breuer J., Studies on Hysteria (1895), in Penguin Freud Library, vol. 3, Harmondsworth, Penguin, 1974.).

          La psychanalyse, quant à elle, invite le patient à allonger son corps sur le divan afin de faciliter le lâcher-prise, permettre un état de détente et favoriser une expression libre.

          Alors, pourquoi avoir abandonné l’exploration du langage de ce corps qui est pourtant lui aussi chargé d’histoire et de souvenirs ?

         En séance, je m’imagine difficilement dire à mon patient « Veuillez accrocher votre corps au porte manteaux, nous allons travailler seulement avec votre tête ». Ma prise en compte de la personne que je reçois est globale. Son discours et les émotions associées sont aussi importants que la posture qu’elle adopte, ses comportements, ses mimiques, ses douleurs et blocages corporels : la science a pourtant identifié l’importance du langage corporel… Pourquoi se priver de ces manifestations ? Travailler, grâce à différentes méthodes, à la fois sur le corps et l’esprit est d’une telle richesse qu’il me semble inenvisageable voire contre productif d’exclure l’un pour l’autre.

         Le travail effectué en psychologie corporelle biodynamique consiste à remettre en route la capacité naturelle du corps à s’auto-réguler pour retrouver harmonie, liberté, spontanéité, pulsation et plaisir. L’organisme a une capacité incroyable d’adaptation et il a autant d’efficacité pour restaurer son adaptabilité lorsqu’il l’a perdue au cours des épreuves de la vie : pour exemple, face au danger, le corps déclenche un système de mise en alerte avec blocage du péristaltisme, resserrement des artères, restriction de la respiration, contraction des muscles, montée d’adrénaline, compression au niveau des articulations, dilatation des pupilles… Il peut aller jusqu’à instaurer malgré lui une habitude d’alerte constante dans laquelle il ne « se pose » jamais, s’il a été soumis de façon répétitive a des situations de stress, principalement dans l’enfance ou suite à un traumatisme qui a eu lieu plus tard, même s’il n’y a plus de danger. Le travail en biodynamique va consister à faire prendre conscience au corps qu’il n’a plus besoin de cette protection qui, pour avoir eu une utilité auparavant, n’a plus lieu d’être aujourd’hui et constitue une source de douleurs corporelles ou de troubles associés. C’est comme si le corps avait incorporé le danger et qu’il s’agisse de l’extraire.

          Pour se réparer, retrouver son rythme et une détente suffisante, et redonner à ses fonctions d’adaptation leur utilité, la personne doit se sentir accueillie dans sa globalité sans jugement exclusif ou dépréciatif d’une partie (corporelle) d’elle-même, dans un endroit sécure et bienveillant, par un thérapeute qui reconnaît ses besoins dans leur intégralité et l’encourage dans le développement de son plein potentiel. La salle de thérapie est ainsi pensée pour laisser le patient s’exprimer, à la fois par la parole, installé confortablement dans un fauteuil, et à la fois par le corps, en s’allongeant sur la table de massage, avec un espace suffisant entre les deux pour laisser aller le mouvement s’il souhaite se manifester. Le thérapeute suit toujours la dynamique du corps et se laisse guider par le patient qu’il accompagne dans ses explorations et reprise progressive de conscience de ses sensations corporelles et besoins dont l’éducation, le conditionnement social, l’importance de la douleur physique ou morale et les situations de vie l’ont souvent coupé.

          Le travail sur la respiration est un indispensable en psychologie corporelle biodynamique. La respiration est une des rares fonctions autonomes que l’on peut contrôler mais qui reste obligatoire. À l’inverse, il y a des automatismes que l’on ne peut pas empêcher par la volonté, comme les battements du cœur. La respiration fait le pont entre le volontaire et l’involontaire. Une manière de contrôler notre inconscient (notre psyché) est de bloquer la respiration et par là, les sensations. En travaillant à ouvrir la poitrine, libérer et fluidifier la respiration, on redonne de la vie et permet à l’inconscient de s’exprimer.

          Le toucher à travers les massages et pratiques corporelles fait partie des principaux outils de la psychologie corporelle. Le contact avec la peau déclenche la production d’ocytocine, l’hormone de l’amour/estime de soi, qui participe au travail de guérison. Le travail en massage se fait en profondeur et agit aussi bien sur les membranes, les muscles, les os que l’aura /au-delà du corps physique notamment le corps éthérique. Cet outil est un véritable moyen d’accès aux mémoires cellulaires et aux différents traumatismes engrammés dans le corps, qui peuvent ainsi se libérer sous la forme de mémoires jusque là enfouies malgré une psychanalyse, ou de sensations remontant à la surface. La personne reprend contact avec ses contours (le moi-peau), son centre de gravité, son ancrage et réinvestit dans le même temps l’estime de soi et la confiance, la capacité de dire non, de faire des choix plutôt que subir, d’innover en accord avec ses potentialités, en se libérant d’entraves qu’elle ne parvenait pas à identifier et qui n’ont parfois même plus besoin d’être nommées (il leur a suffi d’avoir été ressenties, vues, parfois sans même être jugées) pour être évacuées quand le ressassement de mêmes souvenirs ne parvenait pas pour autant à relâcher l’étreinte du corps.

          Cette reconnexion avec le corps, ses sensations, ses besoins, sa mémoire permet de réinjecter du sacré sur une partie de l’être méprisée, rabaissée par des siècles de mécompéhension religieuse et sociale, et est en outre un premier pas et non des moindres dans une reconstruction de sens de la vie et se relier spirituellement peut-être à plus grand.